Savourer la mer, économiser le vin

Profiter du vent revenu. Jouir des longues glissades sur la houle. Contempler le paysage océanique, unique et multiple, immobile et changeant, calme et effervescent. En mer et en course depuis plus de 10 jours, les marins de la Panerai Transat Classique 2019 paraissent avoir pris possession de leur nouvel univers… à moins que ce ne soit le contraire.

« C’est pas l’homme qui prend la mer, mais la mer qui prend l’homme », chantait Renaud. Parole juste, parole sage. Les messages qui arrivent, avec une palme à Glen Maël pour ses textes enflammés et descriptifs, racontent la vie à bord, avec ses tracas – une drisse rompue pour Aramis, un tangon abîmé pour Bryell II, sans compter tout ce que les coureurs ne disent pas pour ne pas laisser d’espoir aux adversaires… -, ses joies avec des pointes de vitesse inhabituelles, des pêches miraculeuses et des images exceptionnelles. « Le spectacle est magnifique », conclut Hilaria.

Mais la compétition reste dans toutes têtes et la progression des dernières 24 heures démontre, s’il en était encore besoin, que personne ne baisse les bras et que tous croient encore en leurs chances. Xarifa, comme attendu, a repris les rênes de la flotte et même Stiren, pour 0,3 milles, rien à l’échelle de l’Atlantique, s’empare de la deuxième place en temps réel. Eilean, toujours le plus sud du groupe de tête, continue pourtant d’afficher une belle moyenne, mais cela ne suffit pas. Il faut gagner chaque mille, affiner les réglages, surveiller les grains « dont l’intensité est toujours aléatoire et demandent une attention toute particulière », raconte Bryell II. Pour Hilaria et Lys, la question est toujours la même, comment reprendre du terrain sur Coch y Bondhu, solidement installé sur la plus haute marche en temps compensé. Chaque geste compte, chaque décision pèse. Mais si sur Hilaria, « il reste de quoi prendre l’apéro jusqu’à l’arrivée » et que sur Glen Maël le vin du jour est « puissant comme la houle atlantique », sur Bryell II, « la cave est au sec ». Bacchus pourrait-il jouer un tour à Eole ?

Classement en temps réel au 18/01 à 12h00 (UTC+1)

1- XARIFA    1 252,4 mn jusqu’à l’arrivée
2- STIREN    à 55,7 mn du leader
3- EILEAN    à 56,0 mn du leader
4- COCH Y BONDHU        à 77,0 mn du leader
5- HILARIA   à 100,4 mn du leader
6- GLEN MAEL        à 150,4 mn du leader
7- BRYELL   à 161,0 mn du leader
8- LYS           à 162,9 mn du leader
9- ARAMIS   à 538,1 mn du leader


LES MOTS DE LA MER

Bryell II

« Bonjour à terre. Petite avarie sur Bryell. La partie basse du tangon a été arrachée. Le vent est établi à 25 nœuds, rafale à 35. Record de vitesse sur un surf : 14,2 nœuds. À part ça tout va bien, mais la cave est au sec. Bonne journée. »

Glen Maël

« Long John Silver, Captain Bligh et le jambon.

Glen roule et roule sur l’océan. Nous procédons à quelques essais de voilure et continuons d’aménager confortablement notre chez nous. Petit tour rapide du propriétaire. Dans la descente sur tribord, la cambuse qui contient des ressources essentielles (du rhum) et dont les effluves vont des cèpes de Normandie au filet de cochon fumé de la Nièvre, avec quelques relents de poivre de Jamaïque. C’est mignon propre et rangé.

A bâbord, la table à cartes qui regorge de choses indispensables (des cigares), un compas de relèvement Sestrel datant du premier choc pétrolier et tout un fatras de trucs électroniques dont on nous a dit qu’ils étaient indispensables pour savoir où l’on est (à 20 milles près, nous on s’en fout) et comment on y va (nous en avons une vague idée grâce à ce savoir-faire tacite de qualité qui habite les gènes de l’équipage). Dans le désordre et pêle-mêle : une cloche pour sonner l’apéro, une flasque à whisky, des crayons HB pour tracer le point sur le routier quand nous nous serons décidé à sortir ce satané sextant de sa boîte, une corne de brume, la carte de visite de Christina, les lunettes de Pierre, Paul et Jacques, les couteaux de poche des autres, le fil de cuivre à déboucher les anguillers, la crème solaire, un chorizo au cas où et un livre pour enfant, « Hublot, le chien matelot », indispensable en croisière hauturière. Tout cela sous le regard d’un petit Donald, mascotte du bord, sans lequel rien ne se fait ici. C’est tout aussi mignon que la cambuse, mais affirmer que c’est rangé serait excessif.

Plus loin, on passe un rideau turquoise qui sépare la partie jour de la partie nuit et l’on est dans le carré. Au centre, la table fait office de voilerie à spi ou de tripot, selon l’heure ; à tribord, couchette double ; à bâbord, bannette de veille. La couchette double fait aussi office de divan pour consultation psychanalytique dans les cas d’angoisse océane avérée. Puis, en avançant, on tombe sur le mât à la base duquel nous avons brélé le jambon. Pratique le jambon: on peut s’entraîner sur la couenne à faire des points de suture avant le prochain empannage.

Et puis, le poste avant séparé du carré par le placard à ciré et les toilettes. Ceux qui dorment dans le poste avant décrivent au réveil des rêves étranges, vraisemblablement liés aux effluves des 5 kg d’oignons stockés sous la couchette. Celles qui y ont dormi en ressortent généralement avec le sourire de la félicité et une espérance de vie accrue.

Mais revenons au jambon… Il est de bon ton, lorsque l’on achète un jambon, de lui donner un petit nom. Question de politesse pour le cochon à qui il ne reste que 3 pattes et puis ça nous fait une petite présence sympathique à bord. Nous avions pensé en voyant le couteau à découper, qui tient plus du sabre d’abordage que de l’ustensile culinaire, au pirate Long John Silver. Nous nous sommes ravisés. Long John Silver est un gentilhomme de fortune, pirate certes, mais s’il lui arrive de décoller quelques têtes et trancher quelques membres c’est juste pour rappeler à ses bons amis que les piastres qu’il est allé chercher sur le dos des Anglais et des Français sont à lui et point barre. Bref, un homme qui a une vision assez libertaire de la vie en société, mais humaniste, n’en déplaise à certains. Alors, je me suis souvenu qu’un de mes collègues parisien, qui échange chaque année au Salon de l’Agriculture un jambon contre quelques bouteilles, lui donne le nom d’un dictateur africain (il risque de manger encore longtemps du jambon). En transposant l’idée à notre univers nautique, nous nous sommes demandés qui pourrait faire l’affaire. 30 secondes après avoir posé la question, le nom de Bligh était sur toutes les lèvres. Bligh, le Captain tyran du Bounty. Bligh qui a du faire face à la pire mutinerie de l’histoire de la marine. Lui qui, jeté dans une chaloupe avec quelques officiers, n’a eu de cesse, après avoir survécu, de traquer ses marins dissidents pour les faire pendre à Londres. Ça nous va bien comme petit nom. Tous les jours, on se taille quelques belles tranches sur la couenne du méchant.

Le vin du jour: Château Teynac Saint-Julien 2012. Et oui, un bordeaux et pas n’importe lequel puisque c’est cette même cuvée que le grand Jean le Cam emmena lors du dernier Vendée Globe. Le vin de son réveillon que nous avons ouvert avec beaucoup d’émotion hier au coucher du soleil. La découverte du Cabernet Sauvignon puissant comme la houle atlantique qui nous pousse à l’ouest : ses tanins soyeux et enrôbants nous ont ravis. Structure dense et fraîche qui traduit un choix de date finement calé : avant la marée haute, c’est pas la marée haute et après, c’est trop tard… Une fin de bouche qui finit toute en légèreté, comme les arrières canoë des bateaux d’Eugène Cornu : nous avons pensé à ses 12m Cruiser Racer et au célèbre Striana. Citation du jour : « Le sage ne doit pas faire fi des plaisirs ; qu’il sache aimer femme et apprécier le vin. » (Cicéron) »